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Classic Album : FLEETWOOD MAC « Rumours »

Rumours_PochetteClassic Albums : FLEETWOOD MAC « Rumours »

(Warner Bros, 1977)

Le succès de Fleetwood Mac, à partir de 1975, réside dans un confort d’écoute inédit au service d’éclatantes compositions soft-rock, en opposition totale avec les caractères tourmentés de leurs compositeurs.


 

 

Fleetwood Mac 2Le succès de Fleetwood Mac, à partir de 1975, réside dans un confort d’écoute inédit au service d’éclatantes compositions soft-rock, en opposition totale avec les caractères tourmentés de leurs compositeurs. L’adjonction de Lindsey Buckingham et de sa compagne Stephanie « Stevie » Nicks au trio rescapé d’un Fleetwood Mac en pleine déconfiture, va être le principe actif d’une des formules les plus audacieuses du rock. L’un est un guitariste obsédé par les harmonies vocales, capable d’arranger commercialement une chanson sans lui ôter sa part de mystère, l’autre une chanteuse dont le timbre absolument unique va fasciner des générations d’auditeurs. Par leurs talents de compositeurs et d’interprètes, et en changeant radicalement la direction musicale d’un groupe issu de la scène blues anglaise, Buckingham et Nicks vont transformer un collectif poliment ignoré du grand public américain en une des vaches à lait les plus rentables de toute l’histoire de la musique.

 

Nous sommes en 1976. Les équipes de la Warner, traditionnellement dédiées au beau son, attendent la prochaine livraison d’un quintet sur lequel il est désormais fondé beaucoup d’espoirs. Les ventes massives du premier album de Fleetwood Mac nouvelle mouture (cinq millions d’exemplaires et trois hits avérés) ont permis à cinq amis de fraîche date de goûter aux joies conjuguées de la célébrité et de l’argent. Confortablement installés dans leur vie d’artistes à succès grâce à ce premier triomphe en terre américaine, les compères s’empressent de dilapider une partie de leurs droits d’auteurs dans la fondamentale de la vie sociale californienne : la cocaïne.

Goinfrés de poudre, Buckingham et Nicks voient leur couple se désintégrer, tandis que les ex-époux McVie, fraîchement divorcés, enchaînent les pugilats à longueur de journée avec une constance remarquable. Alors que ces inimitiés auraient dû faire voler en éclats un projet d’une telle ampleur, l’enregistrement de Rumours n’est en rien affecté par les tensions personnelles. Mieux, ces tensions agissent comme un catalyseur pour toutes les énergies. On s’insulte copieusement au bar, ou par avocats interposés, mais une discipline de fer règne en studio où Ken Caillat et Richard Dashut, les ingénieurs du son, extirpent de cinq talents éprouvés la substantifique moelle. Dashut y laissera des plumes, avouant beaucoup plus tard qu’il avait dépassé les limites de sa résistance à force d’excès et d’épuisement.

Mais malgré la toxicité des antagonismes, malgré la démesure financière d’un projet dont le coût enfle au fur et à mesure des heures de studio, le disque se construit peu à peu. Les compositions de Rumours sont d’une minutie comparable à un mécanisme d’horlogerie. Alternant ballades intimistes et rythmes soutenus, infiniment rouées en dépit d’une simplicité apparente, les chansons débordent d’harmonies accumulées au gré des tentatives et de la technologie 48 pistes qui multiplie à l’infini les possibilités de prises. L’instrumentation est époustouflante de maîtrise, les arrangements, d’inventivité (l’intro en picking de la guitare, le break de basse, puis l’accélération commune sur « The Chain »). C’est ciselé, joué au cordeau, alors qu’en même temps une poésie venimeuse se dégage de l’ensemble malgré l’amoncellement des voix.

Fleetwood Mac 3Le symbolisme des textes de Stevie Nicks, femme fatale et garce avérée, projette les compositions qu’elle signe dans une dimension en opposition totale avec l’apparente simplicité du canevas instrumental (« Gold Dust Woman », drug song éternelle, « Dreams », dont la gaîté, la légèreté, l’ingénuité ne sont qu’illusion). Car le côté obscur de Rumours —on parle là d’un vice caché majeur— est que ce disque est avant tout pernicieux, déviant. Sous prétexte d’un confort d’écoute ahurissant (franchement, qui pouvait prétendre à mieux en matière de compression ??) et d’harmonies enjôleuses, les cinq musiciens de Fleetwood Mac mettent en musique la prédisposition américaine pour l’apathie et la luxure. Pire, les chansons qu’ils lèguent aux appétits consuméristes de petits bourgeois décadents flattent l’hédonisme vicieux de ceux qui croient tout maîtriser.

Précipité dans le moelleux d’un confort d’écoute joliment conjugué à l’indolence de la Californie du Sud, l’auditeur a ainsi l’impression que tout devient facile, accessible. Il n’en est évidemment rien. Les voitures de sport garées devant les immenses maisons basses, le turquoise des piscines, les mannequins permanentées sont un mirage d’une cruauté insondable, un miroir aux alouettes qui aura eu raison de bien des rêves. « Oh Daddy », émouvante ballade chantée par Christine McVie dans un aveu d’impuissance poignant en est le témoignage. « Je suis si faible, mais tu es si fort (…)/Si quelqu’un s’est fait avoir, c’est bien moi (…) ». De la même façon, « Gold Dust Woman » est une métaphore à peine déguisée du piège de la cocaïne : « Prends ta cuillère en argent, femme à la poussière dorée, et creuse ta tombe (…)/Ceux qui fixent les règles font de piètres amants ».

Fleetwood MacLe reste de l’album oscille entre le thème de la désillusion amoureuse (« Dreams », tube imparable, n°1 Pop ; « Second Hand News », « Go Your Own Way »), et les espoirs fragiles de jours meilleurs (« I Don’t Want To Know », « Songbird », « Don’t Stop »). C’est bien entendu l’alliance contre-nature de cette noirceur et des rythmes enlevés de la plupart des compositions qui fait la force de ce disque. À ce niveau, aucun album ne rencontre un tel succès par hasard. Et ce n’est rien d’écrire que Rumours fut un énorme succès. Avec trente millions d’albums vendus à ce jour, dont dix-huit pour les seuls États-Unis, le disque reste la deuxième meilleure vente d’albums de toute l’histoire sur le territoire américain. Une déferlante qui a bien failli coûter leur raison à ses géniteurs.

Sorti deux mois après Hotel California, l’autre mètre étalon du genre, Rumours participa à la mise sur orbite d’un style incomparable : la musique californienne, ou « Calif’ ». Évidemment, les gardiens du temple rock s’empressèrent de qualifier l’opus de galimatias sans âme. Quelle idiotie ! Je prétends, moi, qu’il y a plus de risques à traverser Rumours de bout en bout, fût-ce à jeun, qu’il n’y en avait à pogoter à Mogador pendant Sandinista. D’y revenir régulièrement, comme on revient à une vieille maîtresse qui connaîtrait nos habitudes, aide à remettre un certain nombre de paramètres en perspective.

 


Jerry Bellamy / Photos © DR


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