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Le film du jour : ALLELUIA [DVD]

Le film du jour : ALLELUIA

Retour dans la région des Ardennes belges si chère à Fabrice du Welz, anti-carte postale par excellence, ses étendues silencieuses et semblant figées, son brouillard pénétrant, son atmosphère poisseuse… et retour aussi de Laurent Lucas, déjà de l’aventure Calvaire, premier édifice de la filmographie duwelzienne et première partie de ce qui a été d’ores et déjà annoncé par le réalisateur comme une « trilogie ardennaise » en devenir…

 

alleluia3Alleluia est une adaptation libre du parcours et des mésaventures criminelles d’un couple surnommé à l’époque par la presse US « the lonely hearts killers » ou parfois « the honeymoon killers », les tueurs de la lune de miel, déjà source d’inspiration d’un premier film, réalisé par Leonard Kastle, en 1969, et assez impressionnant car monté au cordeau et doté d’un noir et blanc bien craspec. L’action se déroulait à la fin des années 40, à New York, mais aussi dans l’état du Michigan. Le récit ici est modernisé et transposé dans notre bonne vieille Europe, les deux qui vont faire la paire se trouvant via un site de rencontres, par exemple…

Lui est un gigolo spécialisé dans l’escroquerie de veuves éplorées (mais riches, très riches !) ; elle, elle va subir une de ses escroqueries, mais s’enticher tellement de celui qui la sort de son train-train (elle est préparatrice de cadavres, à la morgue !), qu’elle va le traquer, le retrouver, puis monter le même type d’arnaques mais en sa compagnie, s’improvisant comme sa sœur et vivant sous le même toit. Seul petit problème, enfin « seul », façon de parler, elle est d’une jalousie maladive et ne supporte pas que son amant tirlipote le schmilblick de ces vieilles rombières, le tout se finissant généralement dans un accès de furie sanguinaire et mortelle…

alleluia2Ce qui, entre d’autres mains, n’aurait été qu’un petit film de genre sympathique, éventuellement bien troussé, prend ici carrément des allures de chef-d’œuvre de cinéma d’auteur (qui ne cherche pas à se donner —à— un genre donc), tant l’atmosphère est plombée et tant les personnages sont plus vrais que nature et la plongée dans leur folie destructrice implacablement mise en place (et en images) par un Du Welz au sommet de son art.

Car oui, ce qui surprend le plus, ce sont les progrès hallucinants réalisés par le cinéaste belge, en seulement quelques films et une dizaine d’années. Calvaire était une réussite, mais prenait parfois un peu trop la pose, en allant chercher à imprimer durablement des images fortes coûte que coûte (même si c’est aussi pour ça qu’on l’aime !), en allant secouer le spectateur sur son fauteuil plutôt qu’en le laissant venir à lui… Vinyan, déjà beaucoup plus viscéral (et la fin le confirme), essayait de coucher sur pellicule des troubles et des problèmes psychologiques patents, en balançant et contrebalançant en permanence une dichotomie entre diffus et infus. Le film était par conséquent davantage un voyage intérieur, même si, physiquement, ses personnages se déplaçaient également dans l’espace (ou pas, d’ailleurs ???). Colt 45, on ne peut pas en dire grand-chose, le film ayant été remonté et sabordé (massacré même !) par ses producteurs —et même terminé par Frédéric Forestier, tâcheron de niveau olympique (État d’urgence, Le boulet, Stars 80… Que du lourd !).

alleluia1Ici, la caméra reste proche des personnages, les effleure, s’immisce au plus profond de leurs émotions et sentiments, les rend palpables, suffocants. Elle fait corps mais aussi, plus rare, cœur et tripes avec eux. Ce couple transpire l’amour, à la vie à la mort, beaucoup, passionnément, à la folie, surtout à la folie. Et la peur aussi… La peur de perdre l’autre comme de perdre totalement la tête (au propre comme au figuré d’ailleurs !), de perdre la seconde en essayant de ne pas perdre le premier et au final… de tout perdre.

Car si Laurent Lucas, qui en plus a maintenant une vraie gueule de cinéma, est absolument admirable dans son personnage et qu’on pourrait penser dans la première partie du film que c’est lui le grand malade de l’histoire, Lola Duenas, quant à elle, crève littéralement l’écran, et est la véritable révélation du film. On l’avait vue chez Amenabar (l’excellent Mar Adentro) et Almodovar notamment (Les amants passagers, Volver et Étreintes brisées), mais elle laisse ici chaque spectateur sur les rotules, vide, pétrifié. Coïncidence (ou pas : Fabrice ???), son personnage porte le même prénom (Gloria) que la femme de Jackie Berroyer dans Calvaire.

En filmant au plus près ses acteurs, avec un travail de direction visiblement aussi pointilleux que méticuleux, Fabrice du Welz réussit pleinement ce que par exemple Oliver Stone n’avait atteint que très partiellement sur Natural Born Killers. Ses personnages existent pour de bon. Ils sont là, au détour d’une bobine, imprévisibles et prêts à disjoncter, un rendu d’autant plus impeccable qu’avant de démarrer le film, l’histoire nous est déjà familière, ainsi que son déroulement et même son issue. Ce travail avec les acteurs est si prégnant, il s’impose avec tant d’expression et de signification à nos pauvres cortex chahutés, qu’on en oublie jusqu’au lieu de transposition du récit, les fameuses Ardennes belges, dont la présence est loin d’être aussi écrasante et pesante que lors du final de Calvaire, où elle reprenait carrément ses droits, avec toutefois ici une petite montée en pression et en omniprésence pendant le dernier chapitre (celui avec Helena Noguerra).

Au final, s’il est difficile d’éviter de tomber dans la dithyrambe après vision de cette petite perle noire, gageons que le meilleur reste encore à venir ! Vas-y, Fabrice, fonce, fais tout péter !…

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Alleluia, DVD et BRD chez Wild Side (disponibles)

 


Christophe Goffette


Kankoiça
Koiki-ya