Abonnez-vous !

WELCOME TO GOOFLAND BRAZIL (and Crossroads) 3.0 — Archives — Livres — Uchronia

Captivés par ATOM EGOYAN [ITW]

Captives DVDCaptivés par Atom Egoyan 

Entre thriller psychologique et déconstruction narrative, Captives nous entraîne au cœur d’un réseau de pédophiles en s’attachant à la détresse des différents protagonistes. Venu à Paris pour présenter son dernier long-métrage Captives, au sujet une fois de plus douloureux puisqu’il y traite de pédophilie et de disparition d’enfant, c’était également l’occasion de faire le point sur la carrière de cet amoureux du cinéma. Alors, comment ne pas être captivés par Atom Egoyan ? Le réalisateur et scénariste canadien qui manie comme personne le drame à l’écran et qui est pourtant d’un naturel jovial à la bonne humeur contagieuse dans la vie.


 Atom Egoyan

  • Le scénario de Captives est inspiré d’un fait divers qui s’est produit dans la ville où vous avez grandi. À l’époque, un petit garçon avait été enlevé. Comment êtes-vous passé du fait réel à l’histoire de votre film ?

Ce qui m’avait touché, c’était surtout l’idée que ses parents espéraient encore que leur enfant reviendrait. Cela fait maintenant plus de vingt ans que leur enfant est porté disparu, mais ils s’accrochent toujours à l’idée que leur enfant pourrait être encore en vie. Sans savoir où il est ni ce qu’il est devenu. C’est une situation infernale dans laquelle survit une étrange forme d’espoir. À chaque fois que je retourne là-bas, je tombe sur des affiches avec ce petit garçon. Sa recherche est toujours d’actualité et c’est quelque chose qui m’affecte énormément.

À quel moment cette histoire personnelle s’est-elle transformée en scénario de fiction ?

Il y a eu un deuxième fait divers qui s’est produit dans une petite ville du nord de l’Ontario. Un cercle de pédophiles a été accusé d’avoir abusé au moins dix-sept victimes. Les accusés étaient des personnes de pouvoir dans la ville, comme des juges, des prêtres et des professeurs… Cela ressemblait à une sorte de conspiration, beaucoup d’argent a été dépensé pour le procès, mais la conclusion était floue. Ils n’ont rien pu prouver, ce qui est particulièrement dérangeant. C’est cette idée d’être coincé dans un état d’esprit où l’on n’est jamais vraiment sûr de rien et que l’on se rejoue les évènements en continu qui m’a intéressé. C’est lorsque j’ai réalisé que cette histoire pouvait se raconter sur une durée de huit ans et qu’elle se construirait autour des rencontres entre la mère et la détective que j’ai commencé à entrer dans l’histoire. J’ai également été inspiré par l’idée que l’un des parents avait commis une erreur qui a eu un effet dramatique. Dans l’affaire de disparition qui s’est produite dans ma ville d’origine, les parents ont perdu leur enfant du regard pendant un très court instant, mais lorsqu’ils se sont retournés, il avait disparu. Je suis persuadé que cela doit les hanter encore et qu’ils se rejouent cette scène dans leur tête. Le personnage de Ryan Reynolds dans le film, laisse sa fille seule dans la voiture pendant quelques minutes, nous pouvons tous comprendre cela, et pourtant il a bel et bien commis une erreur qui le tourmentera pour le reste de sa vie.

  • Captives3Captives5J’imagine que ce doit être le pire cauchemar de tous les parents…

Oui, c’est sûr.

  • Votre filmographie est marquée par les thématiques de la culpabilité, du deuil, du désespoir… Dans ce film, sur quoi vouliez-vous mettre l’accent en particulier?

À mes yeux, ce film traite principalement de la nature des relations entre les trois couples. En fin de compte, je vois cela comme une étude de leur comportement. Il y a un couple qui devrait être ensemble, mais qui n’y arrive pas, il s’agit des parents (Ryan Reynolds et Mireille Enos). Ils devraient former une famille, mais ne le peuvent plus à cause du drame qui les a touchés. Ensuite, il y a les deux policiers dont on ne sait pas s’ils devraient être ensemble ou non. Et enfin, le couple formé par le pédophile et Cassandra, qui ne devrait définitivement pas exister. Dans les trois cas, les couples tentent de négocier leurs relations en se basant sur une série d’accords qui leur sont soit imposés, soit qu’ils imposent aux autres. C’est le cœur de l’histoire.

  • Vos films, et particulièrement celui-ci, ont une structure relativement complexe, définie par une chronologie décousue. Comment définissez-vous vous-même votre technique si particulière ?

Justement, dans ce film, il s’agit d’une enquête policière et cela m’a permis de présenter les indices. Il y a certains moments où le spectateur a plus d’éléments de réponses que les personnages. On se retrouve alors dans une position inhabituelle où l’on sait des choses que les personnages sont dans l’incapacité de prouver. Malgré cela, le spectateur a une position de voyeur méfiant qui tente de comprendre les enjeux de la conspiration. Un complot se trame, une sorte de culte où l’on est témoin de la souffrance des parents. On ignore jusqu’où cela va, même si l’on se doute de quelque chose. J’aime placer le spectateur dans une situation où il doit être actif face à l’histoire et où il est récompensé émotionnellement pour son investissement dans le film. C’est la manière dont l’histoire m’est venue…

  • Lors de l’écriture, comment travaillez-vous ce genre de scénario où la chronologie fait des allers et retours ?

En fait, j’écris de cette façon ! L’histoire a été écrite de cette manière dès l’origine. Parfois, lors du montage, j’accentue davantage le décalage. Par exemple, il y a une scène où l’on voit Rosario Dawson enfermée et, au plan suivant, nous la retrouvons sous un porche. C’est plutôt extrême et cela peut effectivement choquer le spectateur, mais c’est ma façon naturelle de travailler. Je suppose que cela pourrait s’apparenter à une forme de cubisme émotionnel, on y découvre le tout selon un ensemble de points de vues possibles. Si l’on garde en tête la notion de huit rencontres en l’espace de huit ans, cela paraît presque logique.

  • Captives9Captives4Et lors du tournage comment gérez-vous une chronologie si complexe ?

Là, il faut vraiment rester concentré, il faut savoir quel jour on est dans la continuité et comment sont habillés les personnages. Une des premières scènes du film se passe en fait à la fin de l’histoire et le personnage doit être habillé de la même manière qu’à la fin. C’est surtout les costumiers et les maquilleurs qui doivent se rappeler exactement où l’on en est !

  • Au sujet du casting… On retrouve dans ce film Mireille Enos qui a marqué les esprits avec son rôle dans la série The Killing. Vous l’aviez déjà fait jouer dans Devil’s Knot, où elle avait un petit rôle.

Tout à fait, c’est là que je l’ai rencontrée. Elle n’avait qu’un petit rôle et devait interpréter différentes émotions lors d’une seule journée de tournage. Je l’ai beaucoup observée lors de ses transformations et je l’ai trouvée formidable. C’est une très bonne actrice, je me suis promis de retravailler un jour avec elle, et c’est chose faite !

  • Il est surprenant de retrouver Ryan Reynolds dans ce type de rôle. Vous avez d’ailleurs dit dans une interview que ce film pourrait redéfinir sa carrière. Comment avez-vous pensé à lui pour le casting ?

Je l’avais vu dans de petits films, comme Buried et il m’avait fait une forte impression. Quand je l’ai vu dans Sécurité rapprochée, je me suis rendu compte qu’il avait un talent certain pour le dramatique. Je sais bien que pour le public son nom est associé aux comédies romantiques, mais je suis persuadé qu’au final j’avais besoin pour ce rôle de quelqu’un comme lui. Il parvient parfaitement à transmettre ce qu’il ressent au public. Son travail est très subtil, très détaillé.

  • Une des scènes clef du film est lorsqu’il se réveille et découvre le chemin constitué par les sapins volés, cela fait penser à une sorte de conte de fées macabre…

C’est d’ailleurs la toute première image que j’ai eu du film. J’y ai pensé des années auparavant. Dans les contes de fées, on retrouve souvent l’idée d’un chemin dans la forêt, je me suis dit que, cette fois, ce serait la forêt qui serait la piste. Évidemment, il peut choisir de ne pas suivre la piste et d’appeler la police ou même de récupérer les sapins, mais je pense qu’il sent qu’il se passe quelque chose d’important. C’est une scène très spéciale, on se demande à quel point c’est réel. S’il est en train d’imaginer tout cela ou si cela fait partie d’un plan machiavélique.

  • Un autre élément important de Captives, que l’on retrouve dans d’autres films que vous avez réalisés, c’est le fait de raconter des histoires. Ici, Cassandra reste en vie car elle accepte de raconter ses souvenirs à son kidnappeur…

Cela me rappelle un peu l’histoire de Shéhérazade qui raconte ses mille et une nuits pour rester en vie. En racontant son histoire, elle arrive à trouver un sens à ce qui lui arrive. Je crois que les mythes, les contes, nous permettent de comprendre ou de rationaliser ce qui n’est pas autrement acceptable. Dans De beaux lendemains par exemple, un de mes personnages utilise le conte du « Joueur de flûte » de Hamelin, pour tenter de comprendre ce qu’elle a du mal à admettre. Cela lui offre une forme de structure… En ce qui concerne Captives, c’est une histoire plus complexe. Au final, le pédophile agit de façon inhabituelle en créant un lien pour sa captive avec le monde extérieur plutôt que de l’enfermer purement et simplement. Dans ce genre d’affaires, les captifs sont souvent isolés du monde, on leur fait croire que leur parents ne s’intéressent plus à eux. Mais dans ce film, il fait le choix de créer un lien entre Cassandra et l’extérieur, comme une sorte de cadeau pour lui prouver son affection. Évidemment, il utilise cela pour satisfaire ses propres besoins. Elle ignore comment il manipule ses histoires afin de tourmenter sa mère. Je ne pense pas qu’elle raconterait ses histoires si elle comprenait comment elles sont utilisées.

  • Captives6Captives7La traduction française du titre est Captives au féminin, qu’est-ce qui a motivé ce choix ?

Oui, c’est un choix que nous avons dû faire. En anglais, si l’on dit The Captives, ce n’est ni masculin ni féminin, cela concerne tout le monde et peut donc avoir différentes significations. Nous avons longuement réfléchi à comment traduire ce titre au mieux. On voulait préserver le sous-entendu et ce titre se rapprochait le plus de ce qu’on voulait.

  • Captives est un film profondément dramatique. Pourtant, au vu des différents entretiens que vous avez donnés, on ne peut s’empêcher de remarquer que vous semblez tous avoir passé un bon moment sur le tournage et que l’ambiance était plutôt joyeuse. Est-ce une façon pour vous de vous distancer de la pesanteur de votre sujet ?

Tout à fait, je pense qu’on ne peut pas rester dans cet état trop longtemps, c’est trop déprimant. Il n’y a rien de plus sombre que la pornographie pédophile, c’est terrifiant, atrocément triste. On a donc essayé tout ce qui était possible pour alléger l’ambiance entre les scènes. Je connais des acteurs qui préfèrent rester plongés dans leur personnage, mais personnellement j’aime garder une certaine légèreté sur le plateau.

  • En tant que réalisateur, quelle a été la plus grande leçon que vous retenez de votre expérience ?

Je pense que la chose la plus importante que j’ai apprise, c’est que l’on doit rester positif avec ses acteurs. Les acteurs sont des personnes qui ont vraiment besoin de sentir votre excitation. Parfois, on oublie qu’ils sont si vulnérables. Et si l’on ne prête pas assez attention à eux, alors on ne fait pas bien son travail. Je pense que la raison principale pour laquelle j’ai eu la chance de travailler avec tant de merveilleux acteurs, c’est qu’ils sentent que je veux découvrir ce qu’ils ont à m’offrir.

  • Votre premier film date de 1984, votre première reconnaissance internationale date de 1994 avec le film Exotica, nous sommes aujourd’hui en 2014. Où vous voyez-vous en 2024, 2034, etc. ?

(rires) C’est une bonne question ! Et bien, je trouve que l’industrie du film a tellement changé depuis que j’ai fait mes premiers pas au cinéma. Pendant longtemps, c’était encore possible de faire des films en étant sûr qu’ils seraient montrés au cinéma et que les gens resteraient concentrés dessus pendant une heure et demie ou deux heures. Je considère qu’il faut se concentrer pour voir un film. Pour moi, le lieu idéal pour cela est le cinéma, mais je comprends aussi qu’il y a des gens qui découvrent mes films pour la première fois à la télévision et qui parviennent tout de même à capter leur signification et leur valeur. Je ne suis pas sûr de savoir ce que cela représente pour moi, j’ai un sentiment si romantique sur le sujet. Sur le fait de venir dans cette ville, Paris, pour la toute première fois, il y a plus de vingt ans déjà. J’allais dans ces cinémas incroyables qui étaient partout à l’époque et j’y regardais tous les films que je pouvais. C’était un véritable fantasme. Mais tout cela a presque disparu, la plupart de ces cinémas n’existent plus. Heureusement, certains perdurent. Je continue d’espérer être capable de raconter des histoires complexes et de travailler avec de merveilleux acteurs. Ce que j’ignore, c’est comment le format du film va évoluer, peut-être que ce n’est pas vraiment pertinent.

  • Captives8Captives1
  • Avec le documentaire Chambre 666, Wim Wenders en 1982 s’était posé lui aussi la question de savoir comment le cinéma allait évoluer et si la télévision annonçait la fin des films. Que lui répondriez-vous ?

Je pense que c’est une question de format… C’est un peu comme lorsque l’on parle de littérature et que l’on compare les romans et les nouvelles. J’en suis venu à penser que les films sont comme les nouvelles, ils présentent un univers et doivent se terminer à un endroit précis. Alors que les romans sont plus proches de ce que l’on trouve à la télévision. D’ailleurs certains romans ont d’abord été présentés sous forme de séries qui paraissaient chaque semaine. Ce fut le cas de Balzac ou de Dickens. Souvent, on compare les films aux romans, mais si ce n’était pas la bonne comparaison ? Le format d’un film est unique, je crois que cela existera toujours, tout comme les nouvelles existeront toujours.

  • À vos yeux, quelles ont été les grandes étapes, les points importants de votre carrière ?

Et bien justement… C’est amusant que vous ayez cité Wim Wenders, car je repense maintenant à un moment qui a été très important pour moi. C’était en 1987, j’avais gagné un prix à un festival de cinéma à Montréal pour mon film Family Viewing et Wim était là pour Les ailes du désir. Il m’a donné son prix, c’était un jour incroyable ! C’était comme un Dieu pour moi et qu’il m’offre ce genre de reconnaissance, c’était un sentiment incroyable. Un autre moment important pour moi a été la présentation de Exotica au festival de Cannes. J’avais toujours rêvé de Cannes, c’était un tournant décisif dans ma carrière. Ensuite, bien sûr, il y a eu la nomination de De Beaux Lendemains pour l’oscar du meilleur réalisateur en 1998. C’était tellement inattendu, ce n’était tellement pas mon monde. C’était fou et complètement sorti de nulle part ! Ce sont des moments vraiment spéciaux, les moments les plus marquants de ma carrière. Mais je n’ai pas que des souvenirs liés au cinéma, par exemple j’avais travaillé sur des opéras, c’était formidable… J’ai eu une rétrospective ici, à Beaubourg, en 2007, c’était génial aussi. Il y a eu tellement de bons moments, je me sens vraiment chanceux et je dois rester conscient de cela.

Captives, un film d’Atom Egoyan (ARP Sélection, DVD et BRD disponibles)

 


Benzedrine / Photos DR


Kankoiça
Koiki-ya