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ROBBE-GRILLET ou la symbolique du verre cassé

Robbe-Grillet coffretALAIN ROBBE-GRILLET OU LA SYMBOLIQUE DU VERRE CASSÉ

Il est des cadeaux que l’on n’attend plus. L’intégrale de la filmographie d’Alain Robbe-Grillet, soit 9 films, est de ceux-là. Bien sûr, on ne rentre pas dans l’univers du réalisateur sans encombre. On peut déjà scinder cette filmographie en deux. De 1963 à 1970, la période onirique, et de 1970 à 1983, la période érotique-sadomasochiste. Scénariste d’Alain Resnais sur l’Année Dernière à Marienbad, Alain Robbe–Grillet a été contaminé par la passion du cinéma. Un cinéma étrange, envoûtant, fantasmatique et sulfureux.

 

L’IMMORTELLE (1963)

Premier film d’Alain Robbe-Grillet tourné en Turquie, l’Immortelle nous plonge dans un Istanbul imaginaire et insaisissable où un professeur français rencontre une femme mystérieuse qu’il n’aura cesse de retrouver dès son évanouissement dans la nature. Le jeu de lumière est fantastique dans ce film où le charme de Françoise Brion nous ramène aux préceptes des mystères de l’Orient.

trans-europ-expressTRANS-EUROP-EXPRESS (1966)

Film important dans la carrière de Robbe-Grillet, Trans-Europ-Express recèle les fantasmes de l’auteur qui vont parcourir son œuvre filmographique : aventure rocambolesque, imagination débordante et filles attachées ou enchaînées, Jean-Louis Trintignant y trouve son premier rôle et sera un acteur important de la vie de Robbe-Grillet. Le réalisateur montre aussi son penchant pour les femmes énigmatiques et convie Marie-France Pisier et sa propre femme, Catherine, à ce voyage ésotérique entre Paris et Anvers. Sans oublier Christian Barbier, alias L’Homme du Picardie pour une génération de téléspectateurs.

L’HOMME QUI MENT (1968)

Jean-Louis Trintignant joue le rôle de cet homme, arracheur de dents et tombeur de ces dames. À croire que ses mensonges ne servent qu’à le stimuler afin que tombent ces dames dans ses bras. Héros mystérieux, Boris arrive dans un village où le fantôme de Jean occupe et alimente toutes les conversations. Il profite de ce mystère afin de s’introduire dans la communauté et se rapprocher de la femme, de la sœur et de la servante du dénommé Jean. Tourné en Slovénie en noir et blanc, L’Homme qui Ment développe encore et toujours les thèmes chers à Robbe-Grillet. On aime retrouver cette atmosphère et ces portraits, ces gueules, que le réalisateur se plaisait à cadrer en gros plans.

L’EDEN ET APRÈS (1970)

Premier film en couleurs et rupture totale avec la verdure. L’Eden et Après nous emmène à Bratislava et en Tunisie. On passe de labyrinthes cubiques à d’autres arrondis. On passe dans un monde parallèle grâce à des étudiants qui se réunissent dans un café, s’inventant des histoires liées au sexe et à la violence. Un adulte les entraîne dans ces contes africains. Fascinée, Violette désire revoir cet étranger, mais elle le découvre gisant dans le Danube. Commence alors pour Violette un voyage érotique et onirique en Tunisie. Catherine Jourdan et son magnétisme animal explose dans ce film où d’autres ravissantes créatures se prêtent aux fantasmes de l’auteur. Catherine Jourdan est le fantasme de l’imagination débridée, créatrice. Robbe-Grillet marie Sade et Antonioni. Catherine Jourdan touche les étoiles.

N.A PRIS LES DÉS (1972)

Variation pour la télévision, le film permet de voir de plus belles images de la Tunisie et la plastique de Catherine Jourdan, ici en fantasme rêvé par un joueur de dés. Chaque lancé est prétexte à une nouvelle possibilité. Deux femmes blondes, cheveux coupés courts, deux objets érotiques. Du bleu, du blanc et du blond. Eve et son paradis.

GLISSEMENTS PROGRESSIFS DU PLAISIR (1974)

glissementsprogressifsPremier film avec Anicée Alvina (1953-2006), encore mineure à l’époque du tournage et pourtant bien extravertie, Glissements conforte le cinéma de Robbe-Grillet dans les intrigues qui se cousent et se décousent à mesure que l’on déroule ou enroule le fil du scénario. Les personnages se dédoublent, les signes s’inversent, les logiques deviennent illogiques. La base de l’intrigue se résume à un meurtre, celui de Nora (Olga Georges-Picot), attachée nue à un lit (sadomasochisme quand tu nous tiens) et couverte de peinture rouge. L’inspecteur (Jean-Louis Trintignant) et le juge (Michael Lonsdale) écoutent les affabulations d’Alice (Anicée Alvina), accusée du forfait. Alice, experte en provocation avec tous les enquêteurs (elle veut apprendre à une sœur le cunnilingus) joue déjà avec le feu, forte de son innocence. Ses jeux lesbiens vont l’amener à tuer pour de bon cette fois. Autant vous dire qu’à la sortie de ce film, le cœur ne battait plus que pour Anicée Alvina, actrice mais aussi chanteuse au sein du groupe Ici Paris. Glissements progressifs du Plaisir, joli film érotique et ésotérique, permettait également de dénuder la ravissante Marianne Eggerickx (Faustine et le Bel été, Le Passager…) et Olga Georges-Picot (1940-1997). On notera enfin l’une des premières apparitions de la jeune Isabelle Huppert.

LE JEU AVEC LE FEU (1975)

Alain Robbe-Grillet signe ici son film le plus onéreux et le plus drôle. Et sans doute le plus délicat, puisque son sujet n’est autre que l’inceste. Au départ du projet, il fallait renvoyer l’ascenseur à l’ami Trintignant, pour une fois que le producteur n’avait pas des oursins dans la poche. Trintignant qui emmena avec lui Philippe Noiret dans l’aventure. Rayon filles, c’est la panacée : Anicée Alvina, Christine Boisson, Sylvia Kristel et même Agostina Belli qu’on regrettera de ne pas avoir vu dénudée. Le scénario est très simple : un banquier apprend que sa fille Carolina vient d’être enlevée. Il faut qu’il paye la rançon, sinon l’Organisation l’enfermera dans un bordel de luxe pour maniaques sexuels. Seulement, c’est une autre Carolina qui a été enlevée. Le banquier songe à un complot et engage un détective. Il est hors de question que l’on vole sa fille chérie. Filmé avec beaucoup d’humour (la poursuite de voitures digne d’une bande dessinée), Le Jeu avec le Feu a déchaîné la censure, toujours aussi hypocrite et faussement puritaine. On y voit le double de Philippe Noiret, le cheveu gras, laver et caresser ce qui pourrait être sa fille dans un bain, puis la fouetter nue pour la punir. Freud, Verdi, Wagner se retrouvent dans ce film qui soulève bien la douleur d’un père de voir partir sa fille dans les bras d’un autre homme.

la-belle-captiveLA BELLE CAPTIVE (1983)

Si Alain Robbe-Grillet tire toujours sur certaines mêmes ficelles, à savoir le fétichisme de la chaussure, le verre brisé et Wagner, La Belle Captive rompt son adulation pour les brunes car ne sont présentes ici que des héroïnes aux cheveux dorés. Cyrielle Claire, Gabrielle Lazure et Arielle Dombasle sont donc au générique de ce film, au grand romantisme et au relent surréaliste, scénarisé d’après les six tableaux de René Magritte. Rêve, réalité, double, mensonges, les actes se répercutent d’un monde à l’autre pour le réalisateur qui nous offre la septième version de La Belle Captive. Walter est dévié de sa mission originelle à cause d’une étrangère gisant sur la route. Il pénètre dans une villa où des notables pensent qu’il est venu vendre cette belle captive, liée les mains dans le dos. Le récit nous entraîne alors dans un monde vampirique et fantastique, mais aussi dans un univers neuroscientifique où le totalitarisme n’est pas absent.

GRAVIDA (C’EST GRAVIDA QUI VOUS APPELLE) (2006)

Le dernier film d’Alain Robbe-Grillet se passe au Maroc où un critique d’art, passionné par la peinture orientaliste, enquête sur les fantasmes d’Eugène Delacroix. Mais au Maroc, comme partout ailleurs, les fantômes (la comédienne de rêves), les lieux clandestins sadomasochistes et les individus louches (le faux aveugle) sont bien présents. Dans son dernier film, comme un présage, le réalisateur inclus des flashes issus de ses précédents films, comme s’il déroulait le film de ses vies. Le héros, assisté de sa maîtresse-servante, la ravissante Belkis et son ‘Je ne sais pas Monsieur’, enfonce des portes. On connaît la passion de Robbe-Grillet pour ce qu’il y a derrière les portes. On passe du rêve au cauchemar sanglant, de l’érotisme raffiné aux tortures ‘hostelliennes’. On contemple les formes d’Arielle Dombasle, de Marie Espinosa (mais oui, la chanteuse de La Démarrante) et de Dany Verissimo (oui, l’actrice X Ally Mac Tyana). L’amour fantasmé du critique d’art aura raison de la vie de la jeune Belkis, le film se finissant sur la musique de Madame Butterfly.

Alain Robbe-Grillet récits cinématographiques (coffret 9 DVD, Carlotta, disponible)

 


Eric Coubard / Photos © DR


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